Complètement Saul

Frédéric Vitoux, Le Nouvel Observateur (Paris), juillet 1994

Il existe une famille d’écrivains bien particulière : celle des collectionneurs. Ils semblent se balader dans tous les coins et recoins du monde pour le simple plaisir d’épingler dans leurs récits des personnalités savoureuses ou extravagantes. Ce sont des entomologistes, en somme. Des voyeurs. Ou des pickpockets qui fouillent et vident leurs secrets comme d’autres escamotent leurs portefeuilles. Mais il y a plus. Les vrais écrivains collectionneurs, voyeurs, entomologistes ou pickpockets (au choix!) ne sont pas des écrivains militants. Ou même simplement disposés à dégager une morale de leurs histoires. Ils sont au contraire parfaitement désabusés. Amoraux. Ils observent la société – bonne ou mauvaise, familière ou exotique, qu’importe! – avec une forme de vigilance fatiguée, de curiosité suicidaire ou nonchalante, selon les cas. Voyez Somerset Maugham, Scott Fitzgerald ou Maupassant! Ils auraient presque Fitzgerald ou Maupassant! Ils auraient presque pu prendre à leur compte l’avertissement de John Saul, qui n’est pas aujourd’hui leur rejeton canadien le plus indigne : « Ne me soupçonnez pas de tenter d’insuffler le moindre sens à ces histoires. Elles n’en ont pas. » Ou encore : « J’aspire périodiquement à plonger dans une marée d’insignifiance. »

Marée pour marée, chaque écrivain a simplement son étendue d’eau favorite. Son territoire de chasse. Et ses victimes de prédilection. Certains affectionnent les vieux coloniaux britanniques perclus d’ennui et de rhumatismes au fond de l’archipel malais (Maugham), d’autres de gracieuses jeunes filles sudistes, grisées par leur premier amour ou leurs premiers cocktails (Fitzgerald), d’autres encore des notables de province qui oscillent entre la chambre conjugale et le bordel de sous-préfecture (Maupassant). Mais on tirera difficilement de leurs nouvelles des conséquences existentielles ou la preuve d’un quelconque engagement de leur part. John Saul de son côté semble partager ses recherches ou sa fascination entre deux groupes d’individus : les Américaines plutôt riches et d’âge mûr, et les dictateurs souvent sud-américains et d’âge variable, dont il résume ainsi les vertus : « l’art de séduire les foules, lié intimement au meurtre à grande échelle. En d’autres termes, le théâtre ». Ce qui revient à constater qu’entre Baby Doc, à Haïti, Dlimi, au Maroc, et telle épouse d’industriel de Denver ou de Chicago, seule l’échelle varie. Les premiers exécutent leurs opposants comme on se mouche. Les secondes ruinent seulement leurs époux, les empoisonnent ou les forcent à des régimes végétariens qui aboutissent invariablement à leur mort.

De quoi pleurer ? Mais non ! De quoi rire, au contraire ! Car John Saul le constate de façon irréfutable : si les généraux finissent mal, en dictateur, les dictateurs, eux, finissent très mal en général, alors que les Américaines pour leur part se trompent souvent de cible, empoisonnent la personne qu’il ne faut pas et se désespèrent. On peut fort bien être snob, monstrueux et stupide. On peut fort bien aussi, comme John Saul, être diablement intelligent, persuadé du pire et se révéler par conséquent d’une drôlerie, d’une méchanceté, d’une ironie qui enchantent. Multipliant les portraits, les « choses vues » et les récits extravagants, tout en se renouvelant sans cesse. Ce qui n’est pas chose aisée. Comme pour l’amour. Si j’en crois du moins l’apostrophe que lance au narrateur sur la plage de Porte Ercole, en Italie, cette vieille Américaine, l’une des pièces de choix de sa collection (apostrophe qui résume assez bien le « ton » délectable du livre) : « A mon âge le sexe devient trop répétitif…La dernière innovation en date, en matière de sexe, remonte au jour où les etres humains, ou ce qui en tenait lieu, sortirent de l’eau pour vivre sur la terre ferme. Faire ça à sec, trésor, ça, c’était une nouveauté. »

 

 

 

 

 

 

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