Humaniste avant tout
Charles Côté, La Presse (Montréal) ,13 janvier 2003
Il y a longtemps que John Ralston Saul conteste la suprématie de la raison sur les autres qualités humaines. Mais jamais auparavant avait-il réussi à le faire de façon aussi éloquente.
Vers l’équilibre, essai philosophique profondément humaniste aux accents pamphlétaires grinçants, plaira à ceux qui ont lu – ou tenté de lire – Les Bâtards de Voltaire. Les idées sont plus claires, les références sont moins touffues, et l’humour est toujours aussi efficace.
L’auteur se donne une mission ambitieuse. « La vision humaniste nous accompagne depuis mille ans, écrit-il. Elle doit périodiquement être repensée pour s’accorder avec son époque. »
Saul s’attelle à cette tâche en faisant défiler cinq autres qualités comme autant de candidates dans un concours de beauté intellectuelle.
Le sens commun, l’éthique, l’imagination, l’intuition et la mémoire. Toutes attirantes et immuables. « Nous pouvons bien évoluer en termes scientifiques. Mais les termes de nos qualités ne changent pas… »
Mais, se lamente Saul, « la qualité sur laquelle notre civilisation s’est fixé en particulier est la raison ». « Pourquoi la civilisation occidentale peine-t-elle tant à comprendre son propre génie? Son propre humanisme? »
C’est que la raison a des atouts de taille. « Neptune a été découverte par la pensée », rappelle-t-il. En effet, l’astronome français Urbain le Verrier en a prédit l’existence et la position avant même qu’elle ne soit observée.
Cependant, insiste Saul, « si nous continuons à prendre la raison pour une divinité, alors en effet nous nous confinons à un jeu manichéen…Notre principale protection contre l’irrationnel est la tension entre la raison et les autres qualités. »
Dans son exam critique de chacune des qualités, Saul fait appel autant à son érudition qu’à sa connaissance de l’actualité. De l’intuition de Wayne Gretzky – « Vous devez patiner vers où s’en va la rondelle, pas vers où elle est » - au sens commun de l’homme d’État athénien Solon, qui annula toutes les dettes des fermiers pour libérer la créativité de la classe oisive des créanciers.
De nos jours, Solon (devenu une femme sous la plume égalitaire de Saul) serait assaillie par un bataillon d’experts rationnels qui « comprendraient » l’effet d’une telle annulation. Ils lui diraient, avec force démonstrations, qu’il est « impossible d’annuler les dettes ». Le résultat, dit Saul, est une « fausse sophistication », dont la naïveté est bien plus grande que celle qu’on accolerait assurément à une Solon moderne.
« Aujourd’hui, des faux prophètes utilisent un soi-disant sens commun pour faire progresser l’injustice sociale », résume-t-il.
Saul ne manque pas d’écorcher au passage, dans son style lapidaire, la classe dominante actuelle, celle des gestionnaires, qu’il a côtoyée dans une carrière précédente.
« Personne ne peut nommer un seul gestionnaire de la Renaissance, écrit-t-il. Pourtant, il y en avait des masses. Et tout le monde connaît Léonard. Est-ce injuste? La mémoire retient ce qui est central et filtre ce qui est tertiaire ou marginal…Léonard demeure parce qu’il exprime nos connaissances communes. Pas le gestionnaire. Il a son rôle mais demeure aux marges… »
Les banquiers florentins doivent se retourner dans leur tombe!
La classe politique n’échappe pas à ses critiques pour autant. « Le « mal public » n’est pas une théorie abstraite, lance-t-il dans son chapitre sur l’éthique. Il y a 22 000 lobbyistes enregistrés à Washington. Et l’équivalent, enregistrés ou non, dans chaque capitale démocratique. »
Dans son chapitre consacré à l’imagination, notre « force primaire de progrès », il ridiculise les technocrates de tout poil. Dans la crise de la vache folle, souligne-t-il, ces derniers exigeaient des preuves absolues, alors même que dès 1996, des scientifiques avaient déjà « imaginé » le désastre à venir.
Il critique à plusieurs reprises les dogmes qui président à la mondialisation. « L’idée que les droits bien réels des citoyens sur lesquels nos sociétés sont bâties devraient céder le pas…au droit théorique d’une corporation de faire tout ce qu’elle veut va contre le sens commun. » Ce qui ne l’empêche pas de voir les failles des tactiques des opposants à la mondialisation. Ces gens génèrent la plus grande partie du débat éthique actuel (environnement, droits de la personne, dette internationale), mais « ils sont absents des chambres où les citoyens envoient leurs représentants », ce qui a pour effet de « renforcer le corporatisme » et « miner la démocratie ».
Toutefois, poursuit-t-il, l’alternative n’est pas satisfaisante : des « dirigeants qui disent vouloir le pouvoir mais protestent qu’ils ne peuvent pas vraiment l’utiliser parce qu’ils sont victimes de forces inéluctables ».
Saul se plaît à rappeler que même Adam Smith, pape malgré lui du néolibéralisme, plaçait l’intérêt personnel bien en deçà d’autres qualités comme l’éthique et l’imagination.
Si l’on savoure les aphorismes de Saul - « La logique est l’art de se tromper avec confiance » -, on peut lui reprocher ses formules parfois trop lapidaires. De plus, le manque de références pour certaines affirmations factuelles laisse le lecteur sur sa faim.
Mais ce serait bouder notre plaisir. Vers l’équilibre est une invitation convaincante a s’affranchir du « réflexe » dominant actuel sur tout sujet d’importance : « la certitude et la conformité ».
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