John Saul, éloge de l'incertitude

Marianne Dubertret, La Vie (Paris), 20/26 mars 2003

John Ralston Saul, le plus célèbre des intellectuels canadiens, a une tell habitude des articles dithyrambiques, des applaudissements et des bonnes places dans les listes des meilleurs ventes de livres, qu’il a une manière bien à lui d’apprécier les hommages. Celui auquel il a été le plus sensible après la parution, l’année dernière, de son dernier essai, Vers l’équilibre, qui vient d’être publié en France, lui a été rendu par un père de famille anonyme. En rentrant chez lui, après avoir assisté à une conférence de John Saul, ce monsieur est allé droit dans la chambre de son petit garçon et lui a fait une leçon profitable pour tout un chacun : « Quand on te pose une question, à l’école, tu as le droit de répondre que tu ne sais pas. Et on n’a pas le droit de te dire que ce n’est pas bien. » Tout est dit. La pensée de John Saul est avant tout un éloge de l’incertitude et de la complexité. « Quand quelqu’un me dit : « Je sais, je connais la vérité », je réagis en bon Canadien, avec un sourire aimable et l’idée que nous avons un problème », ironise le philosophe, élégant géant roux aux longues mains de pianiste, affable, calme et enthousiaste à la fois dans sa conversation.

John Saul (à ne pas confondre avec son homonyme américain, un auteur de thrillers, rien à voir, vraiment…), a d’abord été un romancier relativement discret, héritier de Conrad et de Malraux. Homme d’affaires par ailleurs, il a travaillé notamment pour une compagnie pétrolière. Il a fait irruption sur la scène intellectuelle internationale en 1992 avec la publication des Bâtards de Voltaire : la dictature de la raison en Occident. Cet énorme essai (plus de mille pages à ne pas essayer de lire sur la plage) dénonce la manière dont les élites occidentales ont manipulé le concept de pensée rationnelle pour bâtir des sociétés à leur botte, et qui échappent aux citoyens.

Avec Vers l’équilibre, Saul propose une alternative à cette suprématie du rationnel. L’être humain, analyse-t-il, est doué de six qualités essentielles : le sens commun, l’éthique, l’imagination, l’intuition, la mémoire et la raison. Un équilibrage entre ces pôles peut seul assurer un fonctionnement plus harmonieux des sociétés. « Je ne suis ni un politicien ni un idéologue, insiste-t-il. Je n’apporte pas des solutions, mais des outils de réflexion. J’aime que les lecteurs me disent qu’ils avaient au fond toujours pensé ce que j’avance. En leur proposant une formulation, je leur donne accès à eux-mêmes. »  L’épouse de sir John Saul n’est autre que son Excellence Adrienne Clarkson, gouverneur générale du Canada. Le protocole a fait de lui, pour cinq ans, le deuxième personnage de l’État. Ce statut passager ne le perturbe pas davantage que le fait d’être le mari d’un chef d’État. Il ne s’agit, après tout, que d’un poste d’observation supplémentaire pour ce Philosopher King (comme l’a surnommé un journal canadien), qui ne se lasse pas de scruter l’infinie complexité de la planète.

 

 



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