Être multiple pour accéder à l’équilibre
Rudy Le Cours, La Presse (Montréal) ,1 avril 2003
L’écrivain et essayiste, John Saul réfléchit à chaque question qu’on lui pose, tant il accorde de l’importance au doute, tant il combat la dictature de la raison qu’il avait si bien mise en lumière, il y a 10 ans, dans Les Bâtards de Voltaire. L’ouvrage avait connu un franc succès malgré sa complexité, car il remettait en question, avec brio, nos certitudes rationnelles.
Aujourd’hui, il désire faire franchir une étape de plus à la pensée actuelle, en essayant de cerner les ressorts qui conduisent vers l’équilibre, tout en sachant qu’on ne peut l’atteindre.
Cheminer vers l’équilibre, « c’est être conscient que nous avons une multiplicité de qualités. Mieux on vit avec et plus on se rapproche de l’équilibre. Ça nous protège de l’idéologie », explique-il dans son paisible et confortable bureau de Rideau Hall, résidence de la gouverneure générale Adrienne Clarkson son dont il est le conjoint.
L’entrevue se tient juste avant un événement officiel, devant quelques biscuits et au milieu de livres nouveaux et anciens, d’un buste de Voltaire et de bouquets d’orchidées, de jonquilles et de jacinthes qui embaument la pièce où le soleil printanier rehausse le confort ambiant de sa lumière bienveillante.
John Saul se raconte un peu entre de3ux réflexions. Il jongle depuis longtemps avec l’idée que l’humain est beaucoup trop complexe pour qu’on le réduise à l’être de raison qui le distinguerait des autres formes de vie dans la nature.
Bien sûr, la raison est propre à l’humain et lui permet d’accomplir du meilleur comme du pire, mais il y a plus. Cinq autres qualités retiennent tout autant son attention : le sens commun, qu’il faut comprendre comme la connaissance partagée et non comme le ramassis de simplifications qui fait le bonheur des populistes, l’éthique, qu’il conçoit comme de l’individualisme responsable, l’intuition, qui permet de se définir en phase avec une situation, l’imagination, qui permet de rêver à l’oiseau et de voler grâce à l’avion ou au deltaplane, et la mémoire, qui dicte la retenue dans l’action.
Ces six qualités interagissent les unes sure les autres. C’est lorsqu’on veut en isoler une en niant les autres ou en les lui assujettissant qu’on rompt la dynamique qui rapproche l’humain de l’équilibre et qu’on le fait sombrer dans la bêtise ou l’aberration.
« Le livre réexamine les six qualités et les représente, explique Saul. La grande difficulté consistait à travailler contre le cliché. »
Le lecteur est averti. Vers l’équilibre n’a rien de ces recettes de psychologie à cinq cents qui pullulent dans les librairies et figent la pensée au lieu de l’animer. C’est un ouvrage complexe, exigeant et érudit dont se régaleront les gens capables de vivre autant avec le doute qu’avec leurs certitudes.
Finie, la mondialisation
Par bonheur, explique l’auteur, beaucoup de gens sont capables de douter, comme en témoigne le bon fonctionnement en général des jurys dans les cours de justice. Ainsi en est-il quand on leur dit que les humains sont mus par l’intérêt et que ce sont les technologies qui font avancer la société, et non les hommes qui les utilisent. À cet égard, les attentats du 11 septembre 2001, journée où Saul complétait la conclusion de son essai, ont bien fait ressortir la faillite de la technologie, présentée comme une certitude, pour contrer ces actes terroristes.
Et outre, comme chaque président d’entreprise s’est mis à gérer la crise que les attentats avaient provoquée dans leurs affaires, il a fallu la sagesse de la classe politique pour empêcher une plongée dans une crise comme en 1929.
« L’engouement d’il y a 10 ans pour un monde géré par des marchés déréglementés, c’est fini, affirme-t-il, non sans satisfaction. C’était une idée bien romantique que de croire que des présidents de sociétés transnationales pouvaient se substituer aux chefs des États-nations. »
Dès lors, pas étonnant que l’intérêt personnel – y compris l’intérêt corporatif, puisque les entreprises forment des personnes morales dans nos sociétés de droits – ne figurent pas au palmarès des qualités de Saul. Pas plus que l’amour, d’ailleurs, car il voit dans cette grande aventure davantage un don. Il lui accorde par ailleurs « probablement » une plus grande importance que l’intérêt individuel, dans son échelle de valeurs.
John Saul pousse plus loin sa réflexion sur le corporatisme qui aseptise la vie démocratique. Il affirme que ce n’est pas la prospérité qui amène la démocratie, comme on tente de le faire accroire depuis une vingtaine d’années, mais l’inverse.
Le meilleur exemple, c’est le Canada, pays aux origines bien modestes, mais qui a atteint un niveau de prospérité enviable et durable à cause, croit-il, de la qualité de sa vie démocratique.
Mythe fondateur
Pour illustrer la thèse de son essai, Saul puise dans les écrits des philosophes classiques et dans l’histoire ou la vie récente. Sa réflexion sur l’éthique, un chapitre des plus réussis, offre un éclairage pénétrant sur le destin tragique du général Roméo Dallaire, plongé dans l’horreur du génocide rwandais et dont les appels répétés au renfort n’on jamais été entendus par les gestionnaires des Nations unies. Elles côtoient d’autres pages admirables sur le résistant français Jean Moulin, mort sous la torture, martyr puis héros.
Dallaire aura échoué à convaincre et sortira de l’enfer rwandais meurtri et par trop incompris, voire méprisé. « Au lieu de s’éclipser avec sa tragédie, il évoqua ses deux tentatives de suicide par désespoir, écrit Saul. Le fait qu’il ne désigna pas du doigt ses supérieurs et qu’aucune promotion ne fut refusée parmi eux donne encore plus au génocide rwandais le statut de mythe fondateur pour l’éthique contemporaine. »
Sans le nommer, John Saul indique ailleurs que le chef d’alors à l’ONU du général Dallaire en est aujourd’hui le secrétaire général.
Il conclut son essai en rappelant que, par bonheur, rares sont les gens qui auront à vivre une violence terrible comme Moulin ou comme Dallaire.
En revanche, nombreux sont ceux et celles qui choisissent de fermer les yeux, de nier l’existence d’autrui et de ses souffrances, ce qu’il appelle « la fausse liberté du déni ».
La recherche de ce qu’est la réalité crée de l’inconfort, prévient-il, « des tensions créatives que nous mettons en place pour équilibrer nos qualités. Tel est notre mouvement éternel vers l’équilibre ».
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