Le bonheur acrobate

Laurent Lemire, Le Nouvel Observateur (Paris), 19-25 juin 2003

John Ralston Saul aime expliquer, convaincre et n’hésite pas à enfoncer quelques portes ouvertes, au risqué de produire quelques turbulences. Le romancier et essayiste canadien donne parfois le sentiment de nous prendre pour des gentils demeurés, nous les vieux Européens. Francophile convaincu, John Saul a l’exigence d’un amoureux des Lumières. C’est pour mieux vouloir notre bonheur. Il nous le dit depuis « les Bâtards de Voltaire ». Il y fustigeait déjà les excès du rationalisme occidental, qui ne doute de rien et impose ses erreurs avec certitude. Dans son dernier ouvrage, son Excellence Saul – il est l’époux de la gouverneure générale du Canada Adrienne Clarkson – tire les conclusions de sa trilogie (« les Bâtards de Voltaire », « la Dictature de la raison en Occident » et « le Compagnon du doute »). Pourquoi ne serions-nous pas heureux sur terre ? Qu’est-ce qui nous en empêche ?

« Les autres » pourrait être une réponse. Mais Saul le sage nous tend un miroir. Nous et nous seuls sommes responsables de notre malheur. On s’en doutait déjà depuis qu’Empédocle est allé chercher la sagesse dans un volcan. C’est là que l’essayiste nous propose sa méthode. Elle tient en un mot : équilibre. « Qu’est-ce qui exprime notre humanité, si ce n’est le fait de vivre en lutant pour trouver un impossible équilibre ? » Nos sociétés et nous-mêmes avons perdu le sens de l’acrobatie entre la recherche e la réalité et notre confort existentiel. L’être humain, c’est un peu plus que de la raison dans une enveloppe corporelle.

Pour bien nous montrer que le monde avec son fichu progrès marche de guingois, Saul passe en revue les notions de sens commun, d’éthique, d’imagination, d’intuition, de mémoire et de raison pour pointer ce qui cloche. Le but de l’existence est de trouver l’harmonie entre ces six qualités. Pour développer sa thèse, il s’appuie sur des exemples aussi différents que les attentats du 11 septembre 2001, l’héroïsme de Jean Moulin ou les appels sans réponse aux Nations unies du général canadien Roméo Dallaire, plongé dans l’horreur du génocide rwandais. Un exercice funambule. A sa façon, « Vers l’équilibre » est un prolongement transatlantique audacieux du « Qu’est-ce qu’une vie réussie? » de Luc Ferry.

 

 



<<< Retourner aux Revues