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Les Barbares meurent en Asie
John Saul dans la tradition Greene: un sabbat à Bangkok
Marie-Françoise Leclère, Le Point (Paris), 26 decembre 1988
Méfiez-vous de John Saul : un homme qui commence un roman par le mot de schizophrénie ne saurait être innocent. Ce gentleman canadien de 41 ans, ce rescapé de la finance et de l’industrie pétrolière, qui sut choisir l’aventure et l’écriture, a d’ailleurs un lourd passé. De « Mort d’un général » à « L’ennemi du bien », de ses voyages dans les maquis birmans à ses voyages à ses articles dans le Spectator, il médite sure le pouvoir, le trouble et la décadence, et fouaille tous les maléfices de notre société. Avec politesse, naturellement, c’est-à-dire en affectant de parler d’autre chose, et même en racontant des histoires, élégance toute anglo-saxonne apprise chez ses maîtres Joseph Conrad et Graham Greene.
En apparence donc, « Paradis Blues » est un polar, une chasse à l’homme dans Bangkok, menée de main de maître. Victime, John Field, un ex-journaliste qui noie son désenchantement dans l’alcool, un collectionneur de doutes et de véroles mêlé par hasard à un trafic de drogue entre la Thaïlande et le Laos. Voilà pour la trame. Mais il y a le reste, les bars louches, les meurtres, les prostituées et les prophètes, les généraux véreux, les hommes d’affaires plus riches que ceux de Manhattan, les sous-maîtresses auprès de qui Freud est un peintre du dimanche, le grand capharnaüm de l’Asie qui défile en un sabbat funèbre, sordide et joyeux. Avec, au vrai comme personnages principaux, une ville, une nature, fangeuses, plombées, moites, vivantes jusqu’à l’obscénité, incontrôlables, à jamais incompréhensibles.
Les amateurs d’exotisme souriant en seront pour leurs frais. Car c’est bien sûr les pauvres Blancs que l’auteur épingle. Ceux qui arrivent en Extrême-Orient bardés de « solutions », ceux qui, au contraire, viennent y chercher des réponses à leur malaise d’Occidentaux. Sinistres « experts » ou tristes enfants de Voltaire et de Montesquieu, ils apprendront que l’Asie épuise tous les calculs et tous les songes.
Parce que, nous susurre John Saul, elle est terre de mémoire et de pérennité, irréductible à nos analyses, à notre ordre présupposé, à notre manière de fragmenter le temps en une succession de problèmes à résoudre immédiatement. On aura compris que « Paradis Blues » est un conte moral. Sous-titre possible : « Les Barbares meurent en Asie ».
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