Comédie noire à Bangkok

Paradis Blues, de John Saul: de l'aventure exotique au conte moral.

 

Josyane Savigneau, Le Monde (Paris), 22 decembre 1988

Ceux qui, par désir ou par force, ne feront pas du 24 décembre une fête de famille qui auront envie de se divertir, loin des réveillons, devraient peut-être passer la soirée avec John Saul et son Paradis Blues – un beau titre pour dire comment l’enfer s’installe à Bangkok.

Le « guide » que John Saul a choisi pour dévoiler cette ville pieuvre se nomme John Field : un prototype d’homme faible, ex-journaliste occasionnel reconverti en homme d’affaires provisoire, revenu de tout et bien décidé à ne plus quitter Bangkok, où il vit depuis vingt ans. Il n’est jamais, même pour une courte visite, rentré « chez lui », à l’Ouest : « Pour moi, la vie n’a rien à voir avec la réussite, dit-il. Je suppose que c’est pour ça que j’ai quitté l’Amérique du Nord. » Field souffre de ce qu’on pourrait nommer ici « le mal de Bangkok » - une maladie vénérienne banale si bien installée que les antibiotiques ne parviennent pas à l’endiguer.

En voyage d’affaires au Laos, à Vientiane, Field est mêlé sans le vouloir à l’horrible assassinat d’un couple de ses amis. Le crime est lié à une affaire de drogue. Arrêté, Field s’enfuit et regagne la Thaïlande à la nage. Commence alors, entre lui et ceux qui, appartenant à la filière, trouvent qu’il en sait trop, une impitoyable course-poursuite. Il ne faudrait pas croire pour autant que John Saul, dans ce Paradis Blues propose seulement de suivre Field, autour d’une anecdote « squelettique ». Dans son roman se croisent une multitude de personnages – sans qu’on puisse jamais les dire secondaires, - dont se détache la figure énigmatique, complexe et émouvante du Dr. Michael Woodward, qu’il faut laisser aux lecteurs le plaisir de découvrir.

Et puis la ville elle-même est le personnage, avec ses incroyables entrelacs de sexe et de violence, ses « immigrés » blancs, souvent anglo-saxons, accrochés à leur existence « déglinguée » dans ce singulier « paradis », ou « enfer paradisiaque » si l’on veut restituer à cette cité « perdue » toute son ambiguïté.

John Saul excelle, dans ce quatrième roman, le plus achevé de tous, à rendre sans aucun exotisme de pacotille, cette aventure orientale. Ce quadragénaire à l’allure juvénile, canadienanglais, connaît bien l’Extrême-Orient. Ayant abandonné une carrière qui s’annonçait prometteuse – dans la finance et l’industrie – pour s’adonner à ses deux passions, voyager et écrire, John Saul a passé nombreux mois à Bangkok. Les familiers de la ville la reconnaîtront dans Paradis Blues, telle qu’elle était voilà quelques années, quant le SIDA n’était pas encore devenu une obsession quotidienne.

Avec Paradis Blues, on ne peut pas échapper à Bangkok. Pris dans le rythme de John Saul, dans son histoire aux rebondissements si nombreux qu’on ne peut jamais les prévoir, on se laisse engloutir jusqu’à la nausée – non métaphorique – dans les bas-fonds de cette ville inondée, passant des bars de danseuses obscènes à la « Fondation des morts non réclamés » et aux abattoirs sanglants, où les cochons mis à mort poussent toute la nuit « des hurlements humains ».

John Saul, qui ne dédaigne pas la brutalité, convaincra pourtant aussi ceux qui la détestent et ne se laissent pas impressionner par la force des descriptions. Il a su faire de Paradis Blues un conte moral. Dans la violence de Bangkok, dans les soubresauts du destin de John Field, se dessine, sans jamais être pesante, une réflexion sur le sentiment de l’exil et celui de la décadence. Avec peut-être, surnageant encore, se frayant un chemin silencieux dans les eaux fangeuses, la permanence de l’amour. Mais John Saul n’est pas de ceux qui assènent leur morale. Le lecteur reste libre de se rêver son propre « paradis blues ». L’auteur s’en tient lui, avec délice, a un art tout britannique de la litote et de l’euphémisme.

 

 


<<< Retourner aux revues