Un entretien avec John Saul
Fulvio Caccia, L’Evénement du Jeudi (Paris), 23 novembre 1997
Edj : Comment se caractérise le discours corporatiste ?
John Saul : D’abord, il entérine l’idée que la réduction de la démocratie peut se justifier pour un meilleur fonctionnement de la société. Ensuite, il suggère que le bien public peut coïncider avec l’intérêt des groupes de pression économiques et sociaux. Et, enfin, il propose que les critères de rentabilité s’appliquent au service public.
Edj : Vous connaissez bien la France. Ce pays souffre-t-il de corporatisme aigu ?
JS : Le mouvement imprimé depuis cent cinquante ans est général en Occident. La France, il est vrai, a été la pionnière puisque c’est Napoléon I qui lui donna sa forme moderne. Depuis la révolution industrielle, le phénomène s’est accentué jusqu’à ce que Weber et Durkheim lui confèrent une légitimité intellectuelle. « Les corporations, a écrit ce dernier, vont devenir la division élémentaire de l’État. »
Edj : L’opinion a donc raison de blâmer les énarques pour l’immobilisme de la société…
JS : Absolument. L’ENA est la dernière-née des corporations officielles. L’idée qui a présidé à sa création il y a cinquante ans était généreuse. Les premières promotions, issues de la Résistance, étaient pétries d’éthique et donnèrent de grands commis de l’État. Aujourd’hui, on privilégie la forme au détriment du contenu, faisant du mode gestionnaire l’aboutissement suprême de toute administration. Ce renversement conduira les promotions futures à se déterminer en rapport avec les intérêts propres de leur corporation plutôt qu’en fonction du bien public.
Edj : A vous entendre, on est tous exposés à devenir corporatistes.
JS : Jamais l’humanité n’a connu un corps élitaire aussi important. Tous ceux qui travaillent dans l’administration, publique comme privée – soit environ 30% de la population active -, sont un jour ou l’autre susceptibles d’adopter une attitude corporatiste. Mieux informée, plus éduquée que celles qui l’ont précédée, cette élite demeure cependant en porte-à-faux avec le reste des citoyens. Les vrais débats sont occultés ou détournés, car elle ne peut que se faire le porte-parole des intérêts de son groupe. L’Histoire nous apprend que l’élite n’a jamais été autant prospère qu’en période de crise. En France, l’aristocratie, la petite noblesse et les brasseurs d’affaires n’ont jamais été plus contents d’eux que durant la période précédant la Révolution. Cet effet de « bulle » c’est rendu possible par la taille et la prospérité des élites aujourd’hui.
Edj : A partir de quant devient-on corporatiste ?
JS : Lorsqu’on a renoncé à son individualisme. Si vous pensez que les décisions doivent être prises par des experts, en petit comité, entre collègues, vous êtes corporatiste. Si, dans vos relations de travail, vous retenez de l’information de crainte de perdre votre autorité, vous êtes corporatiste.
Edj : Pourquoi ?
JS : Parce que cette attitude caractérise la peur de l’autre. En morcelant ce savoir et cette intelligence, on les rend inutilisables pour le bien de la collectivité. Le génie de la civilisation ne peut pas s’exercer.
Edj : Quel nom lui donneriez-vous ?
JS : C’est l’intelligence tout simplement. L’Occident s’est construit sure elle. Ce n’est pas l’administration qui a fait l’Occident, c’est cette intelligence caractéristique de l’individu. On a tendance à dire que les qualités humaines cardinales sont au nombre de six : le bon sens, la raison, l’instinct, l’éthique, la mémoire, la créativité. Or nous n’utilisons dans nos sociétés qu’une seule d’entre elles : la raison.
Edj : Que pensez-vous de la politique française actuelle ?
JS : Tout ce que je peux dire, c’est que les citoyens français ont fait preuve, lors des élections législatives de juin dernier, d’une grande santé politique. Devant un discours corporatiste pur fruit, émaillé de mots comme « inévitable », « rentabilité », « raison », ils on eu le courage de refuser net le discours sur l’inéluctable. Ce geste est important pour la France mais aussi pour le reste de l’Occident : c’est la première fois depuis une trentaine d’années qu’un refus si net, si clair, d’une perspective gestionnaire s’exprime dans une démocratie.
Edj : Mais, parallèlement, le FN continue de progresser…
JS : Les extrémismes font leurs choux gras du corporatisme des élites. C’est grâce à lui que l’extrême droite a acquis en dix ans une reconnaissance politique. Retrouvons le chemin d’un authentique engagement, et les Haider, les Le Pen vont se dégonfler comme des baudruches.
Edj : Dans le fond, vous prônez un retour à l’idéal républicain.
JS : L’essentiel n’est pas là. Chaque nation a ses références historiques. La clé, c’est la participation active du citoyen a la vie publique : susciter le débat sans énoncer de solutions d’avance, attitude technocratique par excellence. A cet égard, l’arrivée en politique d’une nouvelle génération peut changer des choses. L’élection de nombreuses femmes au Parlement est symptomatique. Une femme isolée est obligée de jouer l’homme, mais, en groupe, elles peuvent amener un point de vue différent sur la société.
Edj : La mondialisation, les technologies récentes, sont-elles les nouveaux lieux communs de notre époque ?
JS : Je ne suis pas contre la mondialisation, mais il faut bien comprendre quel rôle elle doit jouer. Pourquoi diable nos sociétés devraient elles être menées par quelque chose d’aussi bête que le marche ? Le problème aujourd’hui ne consiste pas à opposer l’Etat nation à l’international mais a contrer la montée de l’extrême droite. Il faut trouver les moyens de casser ce discours qui empêche de mettre à contribution l’expérience et la sagesse communes au profit du bien public. Préoccupation qui fut toujours celle des premiers penseurs du libéralisme comme Adam Smith, et dont les croises du tout libéral feraient bien de s’inspirer.
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