John Saul contre les idoles contemporaines

Philippe Cusin, Le Figaro, 2 janvier 1998

Mais à quoi donc pense l’homme occidental et moderne et quel étrange langage parle-t-il? demande John Ralston Saul dans son dernier essai décapant et pertinent, La Civilisation inconsciente. Le titre contient la réponse à ces deux questions fondamentales. Et il s’agit simultanément d’un livre et d’un auteur importants. L’une des révélations de la décennie.

Saul, qui est canadien, international, francophone et francophile a, avant que de se lancer avec fracas, en bousculant les certitudes reçues, dans la philosophie, été banquier, industriel et romancier de grand talent, maniant l’acuité et la cruauté de Swift dont il est très proche. Illustre parrainage!

Voilà quatre ans, Saul publie un ouvrage d’une immense érudition, volumineux et révolutionnaire, Les Bâtards de Voltaire. Il y entreprenait une critique radicale de la raison technocratique, de ses origines, de sa morgue. En six cent cinquante pages, nourrissant son propos d’exemples français et américains, japonais et allemandes, l’auteur montrait, preuves à l’appui, que la technocratie qui sévit autant dans le public que dans le privé (en particulier les grandes entreprises) dévirait plus ou moins directement du modèle jésuitique, que l’ordre séculier fondé par Ignace de Loyola pour les besoins de la Réforme catholique avait mis en place un cadre fécond. Et les technocrates, qui ont toujours à la bouche le mot raison, en font un usage indu. Pour Saul, ce terme-là, dans sa signification contemporaine, n’a rien à voir avec ce qu’entendaient David Hume, d’Alembert ou Voltaire il y a deux cents ans. Usurpation! lance Saul. Poursuivant sa charge, il conçoit un dictionnaire philosophique portatif, avec l’ironie qui fait tant défaut à ses confrères, Le Compagnon du doute, proche de Flaubert. Livre remarqué. Les idées reçues, sur les Jeux olympiques, la déréglementation économique, le progrès ou la chaîne d’information américaine CNN y sont disséqués, bouleversés, avec beaucoup de bon sens et, surtout, le sens de l’humour. Cette modernité qui ébahit certains intellectuels n’éblouit guère Saul.

Mais n’allez pas le comparer à Kant! Pour le Canadien, bien sévère mais pas complètement injuste, le grand Emmanuel représente « un marécage qui s’est infiltré dans nos esprits en séparant l’intellect de la réalité » (en quoi il s’oppose à son contemporain Hume). Le diagnostic n’est pas faux. Troisième volet logique, cette Civilisation. Pourquoi est-elle inconsciente? Parce qu’elle se dévoie dans les jeux de la scolastique moderne, d’autant plus redoutable qu’elle est invisible, ou presque. Celle des experts en tout, qui usent de jargons, rhétoriques et dialectes. Qui refusent d’informer. Qui possèdent la solution avant même que le problème ne soit posé!

Et Saul d’affiner sa définition. Il parle, désormais, de corporations et de corporatisme, ce qui dépasse la seule technocratie et induit, selon lui, « une course implacable vers la médiocrité ». Le corporatisme, explique-t-il, revient à légitimer les groupes d’intérêts et pas le citoyen. Pis, l’arme utilisée par chacun de ses groupes est l’idéologie, laquelle n’est pas naturellement compatible avec la démocratie, telle que Solon en a jeté les bases (certes, imparfaites) à Athènes. Le corporatisme peut même s’accorder à la dictature. Son champ d’action, c’est le langage, en employant une syntaxe et des expressions qui occultent et éloignent de la réalité, qui transforment la perception courante. En cela, le corporatisme est totalitaire, comme l’étaient le marxisme ou le nazisme. Saul poursuit les réflexions d’Orwell et de Hannah Arendt.

On se gorge de mots : marché, globalisation, technologie, village mondial, Internet. Autant d’idoles. Le citoyen, ou l’individu, présenté comme souverain, vit dans l’illusion d’un certain confort. Saul, qui a acquis une réputation mondiale et est même régulièrement consulté par de nombreux responsables politiques, ne parle pas gratuitement. Son esprit aigu a aussi décelé un nouveau mal : la force du corporatisme, c’est l’abolition de la mémoire. La civilisation est inconsciente parce que les experts et les groupes oublient, plus ou moins volontairement, l’Histoire, y compris la leur, et se livrent en permanence à la prospective, aux prédictions (c’est la confusion entre le présent et le futur). De surcroît, la corruption est devenu un phénomène naturel et, selon le philosophe, ce ne sont pas les personnes traduites en justice qui changent véritablement la situation. La purge, paradoxalement, indique que la corruption augment. C’est un leurre.

Saul, n’est pas un boutefeu. Pas un révolutionnaire. C’est un réformateur, un humaniste, voire un utopiste doux lorsqu’il invite le citoyen à agir pour reprendre le monopole du langage aux experts.

Ce Canadien qui démasque les discours vides, trompeurs et filandreux, fait penser à Alan Sokal, ce physicien américain qui a épinglé certains abus et impostures d’une autre corporation, les intellectuels français.



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