La drogue de la raison
Pierre Drouin,Le Monde, 26 novembre 1993
Grâce à Dieu, John Saul possède une écriture fluide. Sinon, la « brique » de plus de 650 pages qu’il nous propose en manière d’essai aurait pu en décourager plus d’un. Le sujet, il est vrai, attire d’instinct, car nous n’avons pas fini d’écarquiller les yeux pour essayer de « lire » notre société. Connaissez-vous beaucoup d’ouvrages où le chapitre premier s’intitule ainsi : « Où l’auteur donne sa position » ? Combien d’ouvrages gagneraient à fournir ainsi au lecteur, dès le premier contact, la clé de leur entreprise! Profitons-en.
John Saul en est persuadé : nous vivons sur la conviction absolue que la solution à nos problèmes réside « dans l’application hardie d’un savoir-faire organisé rationnellement, alors qu’en réalité nos problèmes résultent en grande partie de cette application même » Nous sommes « les bâtards de Voltaire ». Si ce dernier revenait parmi nous, il serait horrifié par cette dictature de la raison, qui a balayé tout le reste et notamment l’humanisme.
Pour développer son propos, l’auteur a accumulé (pendant dix ans, précise-t-il) des preuves historiques, économiques, culturelles, sociologiques. Picorons dans cette « somme » les éléments les plus saillants. Nos élites modernes, estime John Saul, n’ont pas plus confiance dans le public que les courtisans du dix-huitième siècle pratiquant le culte du pouvoir. Simplement, c’est à la logique arbitraire et à la superstition du savoir que nous faisons nos révérences. Machiavel, Loyola, Descartes, Richelieu, McNamara, même combat pour la technocratie rationnelle qui trouve en l’Etat-nation un partenaire à longe terme. Et, quant la logique devient folle, qu’elle alimente le « Héros » et le « Technocrate », on aboutit à l’Holocauste.
John Saul trouve dans l’exemple des industries d’armement la démonstration parfaite de la manière dont fonctionne le système rationnel. Les États-unis, la Grande-Bretagne, la France et naguère l’URSS ont trouvé que le meilleur moyen de financier leurs propres programmes d’armement consistait à vendre un maximum d’armes à l’étranger. D’où une prolifération démente de tous types d’armements, y compris nucléaires (sous couverture civile) au cours des vingt dernières années.
Pour masquer cette offense au bon sens, certains experts ont essayé de vanter les retombées économiques de ces dépenses en les considérant comme affectées à…des biens d’équipement! Notre auteur est aussi sévère, au reste, pour les chefs militaires qui substituent la technologie à la stratégie et considèrent la guerre sous sa seule forme d’emploi d’une sursaturation d’armes, comme à la Grenade, à Panama ou en Irak, sans parler du Vietnam.
La dérive de l’image
John Saul trouve bien d’autres exemples de « dictatures de la raison » : le style unidimensionnel des bureaucraties, le culte du secret chez les experts, l’assurance des dirigeants entravant la marche de la démocratie, etc. Sur le « détournement du capitalisme », il a d’excellents passages : « Ni l’Histoire, ni la philosophie N’associent marchés libres et hommes libres », écrit-il, repoussant ainsi d’un trait de plume les affirmations les plus connues du professeur Hayek.
La libre entreprise, poursuit-il, fonctionne souvent beaucoup mieux sous les auspices des structures gouvernementales autoritaires, comme on l’a vu, par exemple en France, sous Napoléon III. Saul n’a pas de mots trop vifs contre les manipulations de l’argent aujourd’hui, « la zone crépusculaire » de la finance off-shore, etc. Comme bien d’autres analystes, John Saul s’indigne de la dérive de l’image en instrument de propagande, constatant que « la télévision est le service religieux quotidien du monde moderne ». Comme Roland Barthes dans ses Mythologies, il nous parle des stars. Pour lui, « elles apparaissent plus réelles que les individus qui détiennent le véritable pouvoir, de sorte que ces derniers se sentent de plus en plus obligés d’imiter les stars. Être réel ne leur suffit plus : il faut qu’ils aient l’air réels ».
Enfin, l’hymne à l’intellectualisme chanté aujourd’hui tombe à faux, note notre auteur, dans la mesure où le conformisme des consommations n’a jamais été aussi prégnant. Toute exploration faite, la leçon de John Saul est claire. Face au « totem de l’efficacité », il faut retrouver nos racines humanistes, appliquer au fonctionnement de notre société « esprit, foi, émotion, intuition, volonté, expérience, c’est-à-dire changer notre civilisation (…) qui cherche automatiquement à diviser en recourant à des réponses toutes faites ».
La crise à multiples facettes que nous vivons aujourd’hui n’est pas le moment le plus inadapté pour se poser, en effet, les bonnes questions.
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