Pure critique de la raison
Dominque Durand, Le Canard enchainé, 24 novembre 1993
Si Voltaire devint champion des droits de l’homme à travers l’affaire Calas ou du chevalier de La Barre, c’est finalement parce que les rois n’ont pas voulu de lui comme courtisan : il maniait trop bien le langage, puissance énorme que le Prince veut annexer par-dessus tout. Lui et ses petits camarades de l’Encyclopédie préparèrent les temps modernes en les construisant sur la Raison. Ils n’ajoutèrent pas qu’elle devait être contrebalancée par l’humanisme : pour eux, cela allait de soi. Leurs idées furent portées par la Révolution, voguèrent en Amérique du Nord. Ils ne s’étaient même pas aperçus que leur pire ennemi était né deux siècles avant eux : un homme chafouin. Ignace de Loyola, l’inventeur des jésuites, « le premier technocrate rationnel », écrit John Saul, qui sous-titre son essai : « La dictature de la raison en Occident » (traduction héroïque de Sabine Boulongne).
La raison ne veut bientôt plus servir qu’elle-même, et tout gouverner. Aux premières écoles de jésuites ont succédé la Harvard Business School et sa méthode des cas concrets, et l’ENA en France, destinée à mouler des élites qui ne savent plus que donner des réponses à des questions que personne ne leur pose. Inutiles, et nuisibles, poursuit férocement Saul : « Robert McNamara est un des fleurons de cette technocratie : il planifia la guerre du Vietnam tout en jouant un rôle central dans la course aux armements nucléaires et dans le commerce des armes. » Puis, mû par ses sentiments chrétiens, il fut modestement « à l’origine de l’endettement catastrophique du tiers-monde ». De Richelieu à McNamara, dit l’auteur, l’Age de la Raison est bouclé.
Les autres? Le plus cynique, Kissinger, aurait bien recruté Machiavel dans son équipe! L’énarque Chirac fut deux fois Premier ministre, alors qu’il ne le méritait pas. Et Giscard (que John Saul déteste avec gourmandise), « en se distinguant du lot par ses moindres capacités, Giscard vous en dit long sur les technocrates et sur le pouvoir. D’une intelligence limitée », dit l’auteur, il n’a finalement qu’ « un talent de comptable ». Fermez le guichet!
Qu’ont-elles donné, ces élites, ces écoles, cette Raison? Beaucoup de bonnes choses au début de la démocratie. Mais, la Raison étant une structure qui fuit la morale, l’éthique, l’humanisme, elle a voulu être démocrate toute seule, avec ces élites et leur goût du secret, laissant au citoyen le choix de croire qu’il vit dans un monde libre, là où les hauts fonctionnaires et les industriels « sont responsables de plus de 90% des trafics d’armes », écrit froidement Saul, dans son chapitre le plus éclairant sur l’illusion que nous avons de vivre sous un pouvoir civil. A part l’Occident, le reste du monde est en guerre : « Nous vivons dans une économie de guerre permanente. L’armement est aujourd’hui le premier secteur des biens d’équipement en Occident. » En 1914, les généraux demandaient toujours plus d’hommes : aujourd’hui, toujours plus d’équipements, bien qu’ils ne gagnent plus de guerres – sauf contre l’Irak – depuis 1945.
Mais nous n’en sommes qu’à la moitié de cet essai si riche (Saul a mis dix ans à l’écrire) où il traite aussi de la peinture, des nouvelles images, de la star, héros moderne en ces temps sans mythologie ni valeurs, du pouvoir des juges et des tribunaux, supérieur à celui des élus du peuple et, enfin et surtout, de la grande misère de la littérature en Occident. Ceux pour qui les mots étaient des balles contre l’injustice et la superstition, Rabelais, Cervantès, Swift, Voltaire, Goethe, Balzac, Zola et Flaubert, ces « romanciers étaient aussi pamphlétaires et polémistes, auteurs de tracts et de diatribes, satiristes politiques et moralistes »…Ils incarnaient « le témoin fidèle ».
Puis vinrent Proust et Joyce. De beaux feux, certes, mais à leur suite le langage se referma. Les énarques avaient déjà confisqué la langue en inventant leur propre sabir, incompréhensible au citoyen : voici que les romanciers se ferment à leur tour, n’écrivant plus que pour eux, les universitaires abscons et les critiques redondants. Leurs œuvres ne reflètent plus la réalité, celle qui éclaire le lecteur, l’incite à la réflexion, voire à la révolte…Pas étonnant que, dans ses « remerciements », à propos de littérature, Saul cite Julien Gracq et René de Obaldia! Il pousse le même cri que D.A.F. de Sade : « Occidentaux, encore un effort, et vous (re)deviendrez républicains! »
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